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Atelier

La paille, fil à fil. Voyage dans nos ateliers.

Trente heures de travail pour une seule capeline. Reportage chez les mains qui font 47SUN, quelque part entre la Toscane et l'Équateur.

Élise Marchetti·Avril 2026·10 min
La paille, fil à fil. Voyage dans nos ateliers.

On dit toujours « paille » comme s'il s'agissait d'une seule matière. Il en existe en réalité une dizaine : panama, parabuntal, sisal, raphia, paille de Florence, paille de Crémone, paille de seigle, toquilla, jipijapa… Chacune a son grain, son tomber, sa lumière. Chacune impose son propre geste, son propre temps, son propre maître.

Pour ce reportage, nous avons suivi pendant trois semaines la fabrication d'une seule capeline 47SUN — du champ équatorien où la fibre est récoltée jusqu'à l'atelier toscan où elle reçoit son ruban. Voici ce que nous avons vu.

Le fil avant le chapeau.

Tout commence par une plante. Pour le panama, c'est la toquilla — Carludovica palmata —, une feuille palmée qui ne pousse que sur la côte ouest de l'Équateur, dans une bande de cent kilomètres entre Manabí et la frontière colombienne. Récoltée à la main avant la fleur, elle est fendue, lavée à l'eau de source, blanchie au soufre dans des fours en terre, puis séchée au soleil pendant cinq à sept jours selon l'humidité.

Bottes de fibres de paille toquilla blondes séchant au soleil sur une table en bois
Toquilla brute, séchée à l'équateur. Fine comme un cheveu.

À l'arrivée, la fibre ressemble à des cheveux blonds, fins comme de la soie. On la trie par épaisseur — il en faut sept calibres différents pour une seule capeline. Avant même d'être tressée, elle a déjà été touchée par six paires de mains.

Cuenca, à l'aube.

Notre atelier de tressage se trouve à Cuenca, dans les Andes équatoriennes, à 2 500 mètres d'altitude. Le tressage commence à cinq heures du matin et s'arrête à dix. Pourquoi ? Parce que la fibre n'est souple qu'à la rosée. Plus tard dans la journée, elle se rigidifie, casse, marque. Tout l'art du panama tient dans cette fenêtre de cinq heures.

Mains d'un artisan équatorien tressant la paille fine au lever du jour
Cuenca, 5h du matin. Les mains de Don Esteban.

Don Esteban, soixante-huit ans, tresse depuis qu'il a neuf ans. Ses mains ne tremblent pas. Il travaille debout, penché sur un bloc de bois, la cloche en formation accrochée à un crochet au-dessus de sa tête. Il ne regarde presque jamais ce qu'il fait. Il sent.

Trente heures, parfois cent.

Une capeline 47SUN demande trente heures de tressage à un artisan expérimenté. Une pièce d'exception — celles que nous gardons pour le sur-mesure, avec un grain de tressage à plus de mille brins par pouce carré — peut en demander cent. Cent heures pour un seul chapeau. Vingt-cinq matins consécutifs.

À ce niveau de finesse, la cloche tressée peut être roulée et passée à travers une bague. Elle pèse moins de cent grammes. C'est pour cela qu'on les appelle, dans la région, « les chapeaux qui passent par l'anneau ».

« On ne tresse pas un chapeau. On tresse un silence. »

Don Esteban, maître artisan, Cuenca

La traversée.

Une fois tressées, les cloches voyagent par bateau jusqu'au port de Livourne. Elles sont conditionnées à plat, entre deux feuilles de papier de soie, dans des caisses en bois cèdre — le cèdre éloigne les insectes et préserve l'odeur naturelle de la paille. La traversée dure trois semaines. À l'arrivée, elles sont encore vivantes.

Le moulage, à Florence.

Notre atelier toscan est installé dans un ancien moulin du début du XXe siècle, en périphérie de Florence. C'est ici que la cloche devient capeline. Elle est d'abord humidifiée à la vapeur, puis tendue sur une forme en bois — certaines de nos formes ont plus de cent ans, héritées des modistes florentins de l'entre-deux-guerres. Chaque forme correspond à un modèle exact : Pampelonne, Madrague, Cinque Terre…

Chapeau de paille moulé à la vapeur sur une forme en bois centenaire dans un atelier florentin
Florence. Une forme centenaire, un peu de vapeur, six heures.

Le moulage dure entre quatre et six heures, à 80 °C. Le bord est ensuite mis en forme à la main, millimètre par millimètre, avec un fer à repasser ancien. C'est l'étape la plus délicate : un excès de vapeur et la cloche se déforme à jamais.

Le ruban, le grain, l'étiquette.

Vient le ruban — toujours en gros-grain de coton et soie, tissé dans une petite manufacture de Côme, jamais collé, toujours cousu main au point invisible. Le nœud est fait à plat, sur le côté gauche, jamais à l'arrière (qui appartient aux chapeaux d'homme).

Et enfin l'étiquette : un petit grain de cuir tanné végétal de la tannerie Volpi, à Santa Croce sull'Arno. Frappé à chaud avec le numéro de pièce, le millésime, et les initiales de l'artisan qui a tressé la cloche. C'est la signature de Don Esteban, ou de Maria, ou de Luis. Vous pouvez la retrouver sur notre site, en saisissant le numéro de votre pièce.

Le contrôle final.

Avant de quitter l'atelier, chaque pièce passe par les mains de Giulia, notre responsable qualité. Elle vérifie quatorze points précis : la régularité du grain, la tenue du bord, la symétrie du nœud, l'odeur de la paille (oui, l'odeur), la souplesse au pouce, la résistance à la torsion légère. Une pièce sur dix retourne en atelier. Une pièce sur cent est jugée invendable et offerte aux artisans.

Pourquoi cela compte.

Acheter une capeline 47SUN, ce n'est pas acheter un chapeau. C'est acheter trente heures du temps de quelqu'un. C'est acheter une feuille équatorienne, un soleil andin, une vapeur florentine, un cuir toscan, un geste répété dix mille fois par des mains que nous connaissons par leur prénom.

C'est aussi acheter une promesse : celle qu'aucune machine n'a remplacé une main, qu'aucun raccourci n'a été pris, qu'aucun atelier n'a été délocalisé pour gagner trois euros. C'est, peut-être, la dernière façon honnête de s'habiller pour l'été.

Et c'est, surtout, la garantie qu'en juin 2046, quand vous ressortirez ce chapeau d'un placard, il sera toujours là. Un peu plus doré, un peu plus souple, un peu plus à vous. La paille, bien faite, ne meurt pas. Elle s'améliore.

Texte

Élise Marchetti